Publié le 6 Novembre 2018

En 2003, l’ancien syndicaliste Ignacio « Lula » da Silva gagnait les élections présidentielle à la tête du « Parti des Travailleurs » (PT) et d’un front réunissant (un peu comme Syriza en Grèce) des groupes issus de la gauche chrétienne, du trotskysme, du marxisme-léninisme (PCdoB), de la résistance armée à la dictature fasciste (1964-1985. Un peu comme Syriza en Grèce, ce front parvenait à faire disparaître la vieille social-démocratie qui avait perdu tout crédit auprès des classes populaires par son rôle de relais des politiques néo-libérales imposées par l’impérialisme US, le FMI et la Banque Mondiale. Un peu comme Syriza en Grèce, cette victoire faisait naître des espoirs démesurés chez toutes celles et tous ceux qui, aux quatre coins du monde, rêvent d’un changement qui ne passerait pas par la révolution armée et le renversement de l’appareil d’Etat. Un peu comme Syriza en Grèce, ces espoirs ont été cruellement déçus.

La comparaison s’arrête là : le Brésil est un pays de 208,5 millions d’habitant-e-s, une puissance mondiale, certes dominée par les Etats-Unis, mais qui a connu au début des années 2000 une forte croissance et un important développement des forces productives (41% des actif/ve-s travaillent actuellement dans l’industrie). Cette croissance a été payée lourdement par la paysannerie pauvre chassée de ses terres par le développement des agro-carburants et des plantes fourragères destinées à l’exportation. Contrairement au gouvernement grec totalement sous la coupe des impérialismes allemand et français, les dirigeant-e-s réformistes brésilien-ne-s ont pu desserrer un peu l’encerclement impérialiste US en se rapprochant des impérialismes européens, russe et chinois. De plus, le Parti des Travailleurs s’est efforcé de dissimuler son abandon de toute perspective de sortie du capitalisme et du système impérialiste en distribuant des miettes de la croissance sous formes de médicaments, de produits alimentaires et d’allocations familiales (bolsa familia). Ces miettes, si elles n’ont pas modifié durablement et en profondeur la vie de populations des favelas, ont constitué une bouffée d’oxygène dans leur survie au jour le jour, donnant à Lula une popularité qui perdure à ce jour.

En 2011, l’ancienne cheffe de cabinet de Lula, Dilma Rousseff lui a succédé. Le pays a été durement touché par la crise, il a connu une nette récession en 2014-2015 et le Parti des Travailleurs a renoncé aux politiques sociales qu’il avait mises en place dans la décennie précédente. Le feu vert donné à la construction du barrage de Belo Monte qui mettait gravement en péril les conditions de vie des populations indigènes d’Amazonie (2011), puis la destruction d’habitats populaires à l’occasion de la coupe du monde de football (2013) ont ouvert les yeux des peuples du monde entier sur la réalité du pouvoir « de gauche » au Brésil. La base populaire du PT a été fragilisée par les politiques austéritaires de Dilma Rousseff, qui a tenté de se maintenir en se conciliant la droite évangéliste (en reculant sur la question du mariage homosexuel et du droit à l’avortement) puis en gouvernant avec des partis ouvertement réactionnaires qui ont fini par destituer en organisant en 2016 une sorte de coup d’état judiciaire. Dans un climat de guerre civile, marqué par l’assassinat de nombreux/ses militant-e-s politiques, syndicalistes, féministes (comme Marielle Franco, figure très populaire issue des favelas), Lula (qui seul conservait assez de prestige pour remobiliser l’électorat PT) a été jeté en prison en 2018.

On ne s’attardera pas sur les accusations de corruption brandies par une droite revancharde pourrie jusqu’à la moelle par ses liens organiques avec le patronat et l’impérialisme US. Ce qui a brouillé l’image du PT et démobilisé son électorat, ce n’est pas que Lula et Dilma Rousseff se soient laissé-e-s ou non corrompre contre de l’argent, mais bien qu’il/elle ont abandonné le peuple. De 2003 à 2013, les médias bourgeois du monde entier ont présenté le Brésil comme un modèle parce que ses dirigeant-e-s n’avaient jamais heurté frontalement les intérêts de l’impérialisme US, contrairement aux « méchants » gouvernements du Venezuela et de la Bolivie (qui n’avaient pourtant rien de révolutionnaires communistes !). Les gouvernements PT ont voulu apparaître comme des gestionnaires responsables du capitalisme, reconnus par le FMI et la Banque Mondiale. Ils ont espéré se concilier une fraction de la droite. Mais face à la crise et à la montée des contradictions sociales, l’impérialisme a fini par se tourner vers son soutien traditionnel dans les pays dominés : le fascisme. Voilà pourquoi « les marchés » (c’est à dires les bourses) ont accueilli si favorablement la victoire de Bolsonaro.

Ces derniers jours on a entendu des journalistes, dressé-e-s comme des chien-ne-s de Pavlov, parler de Bolsonaro comme d’un « populiste anti-système ».

Populiste ? Bolsonaro représente le « peuple » des patrons qu’il veut défendre contre les syndicalistes, le « peuple » des propriétaires fonciers qu’il veut armer contre les paysans sans terre, le « peuple » des spéculateurs immobiliers contre les « sans toits » des favelas, le « peuple » de ceux qui veulent construire une autoroute au milieu de l’Amazonie contre les peuples indigènes. Et comme tout ça ne constitue pas une majorité sociologique il s’est efforcé de mobiliser le « peuple » blanc contre les descendant-e-s d’esclaves et les minorité indigènes, le « peuple » hétérosexuel contre les personnes LGTB+ et le « peuple » mâle contre les féministes. Il a complété son front avec des secteurs réactionnaires de l’Eglise catholique et des églises « évangélistes » (qui n'ont pas grand chose à voir avec l’Évangile), financées par la CIA dans les années 70 pour détourner les pauvres des secteurs progressistes de l’Eglise catholique (la fameuse « théologie de la libération »). Ces églises (qui ne constituent pas la totalité des mouvements évangélistes) prônent une théologie de la soumission en faisant croire que les dominant-e-s tiennent leur pouvoir d’une prédestination divine. Les rares soutiens afro-descendantes que Bolsonaro met en scène pour prouver qu’il n’est pas vraiment raciste (pour l’instant que ses fils épousent des blanches) viennent en général de ces milieux. Bien sûr il a promis aux supporters les plus fanatisés d’Israël le transfert de l’ambassade brésilienne de Tel-Aviv à Al-Qods (Jérusalem), sans doute pour hâter l’apocalypse.

Anti-système ? Bolsonaro est contre le « système » du droit du travail, contre le « système » des services publics (quoi qu’on en pense) contre le « système » des allocations familiales, contre le « système » des médicaments gratuits et de la sécurité sociale, contre le « système » des aides alimentaires aux plus démunis, contre le « système » des lois de protection des terres indigènes et de l’environnement, contre le « système » des droits des femmes et des droits des personnes LGBT+.

Quand Bolsonaro parle d’armer les « honnêtes gens » et de leur donner une présomption de légitime défense quand ils tuent des pauvres, il ne se présente pas comme le défenseur du « peuple » contre les élites. Les journalistes qui le qualifient de « populiste anti-système » ne font que reprendre les éléments de langage du « cercle de raison » qui a porté Macron au pouvoir et voudrait aujourd’hui nous le présenter comme le seul rempart contre Le Pen. En réalité, le programme économique néo-libéral de Bolsonaro n’est guère différent de celui de Macron, sauf que Bolsonaro assume ouvertement la perspective d’un bain de sang pour exterminer les « marginaux rouges ». Quant à Le Pen et Salvini, qui se présentent volontiers comme des défenseurs du peuple, ils se réjouissent ouvertement de la victoire de Bolsonaro parce qu’ils savent qu’il fait partie de la famille.

Bolsonaro est un fasciste, et il n’essaie même pas de le cacher. Et son fascisme n’a rien de commun avec le corporatisme de Getulio Vargas (dictateur par intermittence entre 1930 et 1954) qui voulait faire de l’armée le pivot de la conciliation entre les classes dans une optique paternaliste et populiste (en fait réorganiser le capital au profit de la bourgeoisie bureaucratique, en assurant une relative paix sociale).  Sa référence idéologique, c’est la dictature « gorille » des années 1964-1985, où l’armée servait docilement l’impérialisme , les grands propriétaires fonciers et la bourgeoisie compradore, appuyée par des milices de petits possédants féroces, bénie par des cartels de bien-pensants cauchemardesques, tout ce beau monde ligué contre la classe ouvrière, les paysans pauvres et le prolétariat des bidonvilles.  L’ex-officier Bolsonaro que le prête-nom de la fureur des possédants et de leur volonté de punir les mouvements populaires. Il n’a pas l’intention de chercher une conciliation entre les classes mais bien de mener la guerre de classe jusqu’au bout. Les seules personnes à avoir cru à une conciliation possible entre les classes ce sont les dirigeant-e-s du PT, ils le paient aujourd’hui par la prison, et les menaces de lynchage et d’extermination. Mais la vague réactionnaire ne se contentera pas de balayer la digue fragile des politicien-ne-s réformistes, c’est un ressac violent qui menace aujourd’hui les peuples du Brésil, lourd de violences antipopulaires, racistes, sexistes homophobes, transphobes.

Les peuples du Brésil ont une histoire de luttes riches et complexes, ce n’est pas la première fois que des militant-e-s au passé prestigieux désarment les masses populaires en prêchant la capitulation devant l’ennemi. Luis Carlos Prestes, le « chevalier de l’espérance » a tenté d’imposer le révisionnisme de Khrouchtchev aux communistes du Brésil, mais il a été mis en minorité. Beaucoup ont pris les armes contre la dictature gorille et beaucoup sont tombé-e-s en martyr-e-s à l’exemple de Carlos Marighella. Beaucoup de survivant-e-s de la lutte armées (à commencer par Dilma Rousseff) ont utilisé leur passé pour amener le prolétariat dans une voie de garage. Nous avons confiance dans les peuples du Brésil, dans les communistes authentiques du Brésil, dans la grande classe ouvrière du Brésil, dans les paysan-ne-s sans terre, dans les militant-e-s sans-toits des favelas, dans les peuples indigènes et les populations afro-descendantes, dans les secteurs religieux progressistes, dans les militant-e-s antiracistes, féministes et LGBT+ qui continuent le combat de Marielle Franco. Nous avons confiance dans leur capacité à se sortir de l’ornière réformiste où le PT a essayé de les embourber et par reprendre le chemin des victoires.

SANS LES FUSILS CHARGES LES PEUPLES NE SONT RIEN !

SOLIDARITE AVEC LES PEUPLES DU BRESIL CONTRE LE FASCISME, CONTRE L’IMPERIALISME, POUR LA REVOLUTION DE DEMOCRATIE POPULAIRE !

 BRESIL : DE LA CAPITULATION DES REFORMISTES A LA VICTOIRE DES FASCISTES

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Rédigé par OC Futur Rouge

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