IBRAHIM KAYPAKKAYA OU LA DEUXIEME NAISSANCE DU COMMUNISME EN ANATOLIE

Publié le 5 Juin 2017

IBRAHIM KAYPAKKAYA OU LA DEUXIEME NAISSANCE DU COMMUNISME EN ANATOLIE

Il y a 44 ans, fin mai 1973, le dirigeant communiste Ibrahim Kaypakkaya était assassiné par les forces de répression de l’Etat turc, après avoir résisté héroïquement à des mois de tortures. Il avait 24 ans. Au cours de sa courte existence, il avait totalement bouleversé la gauche révolutionnaire en Turquie par son travail d’enquête, d’analyse et d’organisation. Aujourd’hui, par delà le modèle de courage et d’intégrité qu’il nous a laissé, nous aimerions revenir sur les apports politiques du camarade Ibrahim et ce qui fait de lui une figure importante et actuelle pour nous.

Une vie de combats

Le camarade Ibrahim Kaypakkaya est né en 1949 dans le village de Karakaya (préfecture de  Çorum) où vivaient côte à côte des paysan-ne-s turc-que-s, alévi-e-s et arménien-ne-s. Issu d’une famille de paysan-ne-s pauvres , c’est un élève sensible et rigoureux, doué pour les arts comme pour les sciences. Après le coup d’état de 1960, mené contre la bourgeoisie conservatrice, les militaires putschistes entrouvrent les portes de l’université aux élèves méritants des périphéries pauvres de l’Etat turc, autant par démagogie sociale que pour y créer une classe moyenne qui leur serve de courroie de transmission. Mauvais calcul, puisque beaucoup des jeunes qui ont bénéficié de cette politique découvriront à la fac les causes véritables de la misère de leurs familles et de leurs villages, et deviendront des militants révolutionnaires. C’est le cas du camarade Ibrahim comme ça sera le cas d’Abdullah Ocalan, le fondateur du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) quelques années plus tard.

C’est entre 16 et 17 ans que le camarade Ibrahim réussit le concours d’entrée à l’IUFM de Çapa , puis entre à la faculté de physique d’Istanbul. Il devient rapidement membre de la FKF (Fédération des clubs d’idées-ou des clubs de débats), il s’agit de défendre la liberté d’expression et de discussion. Rapidement les idées de la grande révolution culturelle prolétarienne chinoise (1966) deviennent populaires en Turquie et un premier parti se réclamant de la pensée de Mao Zedong se constitue : le Parti des Travailleurs de Turquie. Rapidement critique sur la ligne du nouveau parti, le camarade Ibrahim préfère rester à l’écart et fonder son propre cercle d’étude marxiste et son propre journal. Bien lui en prend : ce parti opportuniste, sans bases idéologiques solides vole en éclat au premier choc dès 1968, donnant naissance à une floraison de groupes rivaux. Aux yeux du camarade Ibrahim, le plus prometteur semble être le Parti révolutionnaire des ouvriers et des paysans de Turquie (TIIKP) auquel il décide de participer. Mais en 1970, de grandes grèves éclatent à Istanbul et le TIIKP se révèle incapable d’en prendre la direction et d’organiser la résistance contre le nouveau coup d’Etat militaire que la bourgeoisie déclenche en réaction en 1971.

De 1970 à 1972, le camarade Ibrahim mène d’intenses controverses idéologiques pour refonder le parti sur des bases assainies, réellement maoïstes. Au fur et à mesure que le congrès approche, son étoile ne cesse de croître aux yeux des militant-e-s de bases, tandis que les dirigeants opportunistes sont de plus en plus discrédités. Le principal d’entre eux, Doğu Perinçek tentera même de le faire assassiner (ce répugnant personnage descendra par la suite toutes les marches de la trahison, jusqu’à devenir agent provocateur, indicateur de police et négateur du génocide arménien, tout en continuant à se dire « maoïste »).
Finalement le congrès du TIIKP est annulé pour des prétextes bureaucratiques, mais le camarade Ibrahim a rassemblé suffisamment de forces, regroupées en comités, pour organiser un contre-congrès qui verra la fondation du Parti communiste de Turquie/ marxiste-léniniste (TKP/ML) et de L’Armée ouvrière et paysanne de libération de la Turquie (TIKKO) le 24 avril 1972. Deux organisations qui existent toujours et continuent à jouer un rôle important dans le mouvement révolutionnaire en Anatolie.

Fin janvier 1973, il est blessé et fait prisonnier alors qu’il menait la lutte armée dans les montagnes du Dersim avec ses camarades. Il passera plus de deux mois et demi aux mains de ses bourreaux avant d’être assassiné sans avoir parlé.

Une révolution culturelle :

Le camarade Mao Zedong disait souvent que c’était les jeunes et les classes populaires qui, grâce à leur absence de préjugés apportaient les idées nouvelles et progressistes dans la société et pas les soi-disant « élites » dominantes. Fils de paysan-ne-s pauvres à peine sorti de l’enfance, le camarade Ibrahim a rompu en l’espace de quelques années avec 50 années de déformations opportunistes et révisionnistes du marxisme dans l’Etat turc, sans se laisser impressionner par le prestige de tous les prétendus professeurs en théorie révolutionnaire, et en démasquant leurs atermoiements derrière de grands mots ronflants.

Il a caractérisé le kémalisme, le système et l’idéologie instauré au début des années 20 sous l’égide de Mustafa Kemal, comme une des premières formes historique de fascisme, cousine du fascisme italien de Mussolini qui se développe à la même époque. Un fascisme impulsé par une  bourgeoisie bureaucratique ayant accompli son accumulation primitive de capital par le génocide arménien. Un fascisme fondé sur la mobilisation réactionnaire des masses, menée contre les mécontent-e-s et les minorités au nom de l’ « unité du peuple turc».

Il a mis en avant le compromis inévitable de cette bourgeoisie moyenne avec l’aile droite de la bourgeoisie compradore (« intermédiaires » vivant du pillage impérialiste), avec les propriétaires fonciers féodaux, et avec les impérialistes occidentaux, dont Mustafa Kemal et sa clique n’ont fait qu’accélérer encore l’implantation tout en se drapant dans de grandes proclamations nationalistes (surtout dirigées contre les minorités intérieures). Le camarade Ibrahim a caractérisé la formation sociale née de ce compromis comme semie-féodale et semie-capitaliste.

Après deux ans de travail d’enquête à travers l’Anatolie, auprès des ouvrier-e-s et des paysan-ne-s pauvres, il a montré que les conditions de la guerre populaire et du pouvoir rouge pouvaient exister dans l’est, spécialement dans les montagnes du Dersim qui abritent les populations les plus pauvres de l’Etat turc.

Il a soutenu le droit inconditionnel à l’autodétermination du peuple kurde.

La deuxième naissance du communisme en Anatolie :

Après l’assassinat de Mustafa Suphi et des autres fondateurs du Parti communiste turc (TKP) par les kémalistes en 1921, ce parti a rapidement sombré dans l’opportunisme, adhérant à la propagande du régime qui faisait de Mustafa Kemal un héros de la résistance à l’impérialisme et un progressiste. L’URSS de Lénine avait cherché à s’allier avec la bourgeoisie kémaliste contre l’ennemi commun qui cherchait à démembrer leur territoire : les bourgeoisies française et  britannique. Comme ils voulaient réduire l’URSS à la seule Russie actuelle (pour ensuite la détruire bel et bien), les impérialistes anglo-français voulaient couper en trois ce qui restait de l’Empire ottoman (c'est-à-dire l’actuelle république turque) : une partie arménienne, une partie kurde, une partie turque. Évidemment, ils étaient poussés par de cyniques motivations de pillage. L’URSS a dénoncé le traité de Sèvres par lequel les vainqueurs prétendaient partager le territoire des vaincus, et a organisé le congrès des peuples de l’Orient à Bakou en 1920. Ce congrès est encore considéré comme « un moment de grand espoir » par les trotskystes, bien que la parole ait été longuement laissée aux anciens bourreaux des peuples arménien et assyrien, comme Ibrahim Enver. Les bolchéviques avaient du mal à comprendre que les impérialistes cherchaient à manipuler à leur profit les aspirations de peuples opprimés, comme les Arménien-ne-s et les Kurdes, mais que ces aspirations n’en étaient pas moins justes.

Dans les années qui ont suivi, les opportunistes et les révisionnistes du TKP ont refusé d’appuyer les revendications d’autonomie des Kurdes et les demande de réparations des associations internationales arméniennes pour le génocide de 1915. A chaque fois, il s’agissait de défendre « l’intégrité nationale turque » contre de soi-disant manœuvres impérialistes de division, alors que les gouvernants turcs vendaient chaque jour un peu plus l’Anatolie aux grandes entreprises capitalistes occidentales.

Le poète et romancier Nâzım Hikmet (1901-1963), figure populaire et courageuse du TKP, a été une des grandes voix de l’humanité progressiste. Il a réclamé la paix, la démocratie et le bonheur pour tous les peuples du monde, il a été jusqu’à reconnaître le génocide arménien et l’existence d’un peuple kurde. Pourtant, au-delà de l’indignation humaniste, son œuvre (par exemple l’épopée de la guerre d’indépendance) est presque totalement consacrée aux faits et gestes du peuple turc dominant (vu comme globalement honnête, travailleur, confiant, mais périodiquement détourné de ses missions révolutionnaires par des politiciens pervers). Les kurdes, les arménien-ne-s et les alévi-e-s ne sont que des fantômes qui traversent cette histoire. Des fantômes pour qui on peut avoir de la pitié, mais qui n’ont pas grand-chose à nous raconter.  Pour Kaypakkaya au contraire, ces « fantômes » sont des êtres de chair et de sang qui l’ont guidé jusqu’à ses 16 ans sur les chemins de la vie. Il connait le potentiel révolutionnaire de la minorité alévie avec ses idéaux égalitaristes et sa longue histoire de révoltes contre le pouvoir. Il choisit le Dersim, cœur de la culture alévie, comme premier foyer de la guerre populaire en partant de cette tradition progressiste. De fait, 45 ans après l’Etat turc n’arrive toujours pas à y déraciner la guerilla tant son implantation y est profonde et nourrie de rivières souterraines.

Un marxisme vivant

Des jeunes révolutionnaires africains qui avaient demandé conseil au camarade Mao Zedong on raconté qu’il leur avait répondu en substance : « Je peux vous expliquer comment faire la guerre révolutionnaire en Chine, mais pour l’Afrique, je n’y connais rien…Pourquoi vous n’allez pas consulter plutôt quelqu’un qui a dirigé la guerre révolutionnaire dans un pays d’Afrique ?  Abdelkrim al-Khattabi, par exemple, est un grand stratège. ». Evidement, la différence fondamentale entre Mao Zedong et le grand révolutionnaire riffain Abdelkrim al-Khattabi (1882-1963), c’est que Mao applique à la Chine une méthode d’analyse scientifique que l’on peut appliquer à tous les pays du monde.

Il est important, quand nous nous inspirons de Mao dans notre combat révolutionnaire, de comprendre ce qui dans ses écrits (y compris ses écrits militaires) relève du général et de l’universel et ce qui relève du particulier, des situations concrètes qu’il analyse…C’est ainsi que nous ferons de la pensée de Mao Zedong non un dogme mais un guide pour l’action.
C’est ce qu’a fait le camarade Ibrahim pour l’Anatolie, il a donné tort à Lénine et à la troisième internationale sur l’analyse du kémalisme (comme Mao avait donné tort à Staline sur l’analyse du parti nationaliste Guomindang en 1927), c’est aussi ce qu’à fait le camarade Charu Majumdar  pour l’Etat indien. C’est pourquoi nous les célébrons comme des modèles de marxistes vivants.

Nous ne faisons pas la révolution dans le monde des bisounours, nous devons dès à présent nous fixer une option stratégique pour renverser le capitalisme. Remettre cette question à plus tard c’est être soit inconscient soit malhonnête, car la bourgeoisie a sur ces questions des idées claires et y réfléchit depuis fort longtemps.
L’histoire nous enseigne qu’elle n’a jamais hésité à déclencher des bains de sang pour protéger ses privilèges. C’est le sens du texte célèbre du camarade Ibrahim Les Racines et le développement de nos différences avec le révisionnisme de Safak. Dans ce texte, il démontre qu’au moment où la montée conjointe des luttes ouvrières et de la réaction fasciste l’obligeait à prendre une option et à s’y tenir, le parti TIIKP s’est cabré comme un cheval devant l’obstacle. Mais au contraire du cheval, qui a mille fois raison de résister aux humains qui veulent le forcer à sauter des obstacles pour leur propre divertissement, les révolutionnaires ont fait le choix d’être là, et s’ils/elles sont incapable d’assumer la préparation de la révolution, ils/elles doivent se taire et s’en aller. Celles et ceux qui étaient dans le déni de l’option stratégique ont été balayé-e-s ou sont devenu des traitres et des mascottes du fascisme comme Perincek. Le camarade Ibrahim aurait pu se rallier aux conceptions militaires aventuristes à la mode à l’époque : le guevarisme, le foquisme et  la guérilla urbaine. Mais il n’a pas suivi la mode, il a mené l’enquête avec sérieux et a déterminé sur une base scientifique que la stratégie pour l’Anatolie était la guerre populaire, avec le Dersim comme première base rouge.

Le camarade Ibrahim n’a pas construit le parti, le TKP/ML et son arme (le TIKKO) sur du sable, mais sur une analyse concrète de la réalité concrète de la société qu’il voulait révolutionner, c’est pourquoi son Parti et son arme sont toujours debout après 45 ans, et qu’à travers un front populaire profondément enraciné dans tous les peuples et la classe ouvrière d’Anatolie, il se ressource sans cesse.
Cette année douze combattant-e-s du TIKKO sont tombé-e-s les armes à la main, nous ne pouvons pas saluer la mémoire du camarade Ibrahim sans saluer leur mémoire. Ils/elles ont suivi son chemin, pourtant aucun-e d’entre eux/elles n’étaient né quand le camarade Ibrahim a donné sa vie. Ils s’appelaient Zilan (Esrin Güngör), Özlem (Hatayî Balcı), Ekin (Gamze Gülkaya), Aşkın (Hasan Karakoç), Hakan (Ersin Erel), Tuncay (Murat Mut), Orhan (Alican Bulut), Bakış (Samet Tosun), Ahmet (Yetiş Yalnız), Munzur (Serkan Lamba), Cem (Umut Polat), Ferdi (Doğuş Doğan). Le TKP/ML n’a jamais prétendu être un parti père et faire la leçon aux organisations communistes du monde entier en matière d’option stratégique. Les camarades ont toujours dit que c’était aux organisations des différents pays d’analyser la réalité de leur terrain et de fixer leur propre option stratégique.  D’autres n’ont pas eu cette modestie, ils ont prétendu imposer des dogmes militaires universels, et où sont-ils aujourd’hui ? Le peuple a rejeté leur arme au loin, et l’ennemi l’a brisé en mille morceaux.

Les dogmatiques ne raisonnent pas de façon scientifique. Ils prennent leur impatience (et parfois leur fantasmes de violence) pour un principe théorique et négligent l’enquête. Ils/elles prétendent que parce qu’une stratégie militaire était adaptée pour l’Anatolie, elle est forcement  la stratégie correcte tout le temps et partout, pour le monde entier. Ils/elles nient la loi de l’inégalité de développement et des maillons faibles et réduisent l’analyse concrète à des phrases stéréotypées. A la fin il n’en reste que quelques séquences gênantes.

Vouloir transposer artificiellement l’Anatolie dans l’Etat français, sous prétexte de copier le parti que l’on s’est donné pour modèle, ce n’est pas l’esprit partisan, c’est l’esprit courtisan.

Il y a déjà eu par le passé des groupes dogmatiques dans l’Etat français qui se payaient de grandes phrases creuses sur l’universalité de ceci et de cela, ils/elles ont tordu la réalité dans tous les sens pour la faire entrer dans leurs dogmes, jusqu’ à la faire hurler et ont fini par voter Macron parce qu’ils avaient eu peur de leur ombre.

Il en va de même pour le kémalisme. Ce n’est pas parce que le camarade Ibrahim a analysé le kémalisme comme un fascisme au service de la bourgeoisie moyenne et de l’aile droite de la bourgeoisie compradore, qu’il faut appliquer cette analyse a chaque mouvement petit bourgeois se réclamant des réformes sociales et de l’indépendance nationale dans les pays dominés, en étendant à l’infini et de façon dogmatique le concept de « bourgeoisie bureaucratique ». La même année que le camarade Ibrahim, le président chilien Allende tombait avec courage face aux mêmes ennemis, victime d’un coup d’Etat fasciste orchestré par la CIA. Le fait qu’il n’ait pas été communiste, qu’il ait renoncé à armer les masses populaires et que son légalisme ait eu des conséquences dramatiques, n’en fait pas pour autant l’équivalent de Mustafa Kemal ou du dictateur chinois Jiang Jieshi (Tchang Kaï-chek 1887-1975).

Pour nous, être fidèle à l’héritage du camarade Ibrahim ce n’est pas cultiver des fantasmes, mais analyser la réalité de l’Etat français de façon vivante, pour pouvoir la transformer, comme il l’a fait avec la réalité anatolienne.

L’héritage du camarade Ibrahim

Souvent, les organisations d’extrême-gauche dans l’Etat turc et les personnes qu’elles influencent  associent Ibrahim Kaypakkaya à deux autres dirigeants révolutionnaires assassinés après le coup d’Etat de 1971 : Deniz Gezmiş (1947-1972) et Mahir Çayan (1946-1972). Tous les trois, outre leur jeunesse, avaient en commun un dévouement total à leur cause et un grand courage. Pour le reste, ils s’étaient durement opposés de leur vivant. Gezmiş et Çayan appartenaient à des courants d’inspiration guévariste (ou prétendant synthétiser Mao et Guevara, dans le style de l’époque). Ils reprenaient de façon plus ou moins démagogique et plus ou moins sincère le mythe de Mustafa Kemal pour toucher les masses, et prétendaient « terminer  la lutte de libération nationale » en chassant l’OTAN, les militaires et les capitaux US hors de l’Etat turc. Ils reprenaient la plupart des erreurs opportunistes du vieux parti communiste TKP en y ajoutant le romantisme révolutionnaire de la kalachnikov. Ils considéraient la Turquie comme une sorte de deuxième Cuba, sans tenir compte de l’emprise profonde de l’armée sur la société, ni de son pouvoir économique (sans commune mesure avec celle d’un fantoche sans autonomie comme le dictateur cubain Battista). Ils considéraient que la contradiction principale opposait la masse saine du peuple turc à l’Impéralisme et à une poignée de parasites à sa solde. Du coup les contradictions au sein du peuple et les phénomènes de domination interne de la périphérie par le centre, les minorités, la question kurde et le génocide arménien passaient au second plan, voir carrément sous le tapis (rouge, bien sûr).

En revanche, le camarade Ibrahim jouit du respect tout particulier de la gauche révolutionnaire kurde, car il a réclamé le droit inconditionnel d’autodétermination pour le peuple kurde dix ans avant la constitution du PKK.

Aujourd’hui les apports du camarade Ibrahim sur le caractère semi-capitaliste et semi-féodal de l’Etat turc continuent de soulever des controverses passionnées. Au cours des dernières années, si les capitaux européens et US restent dominant dans l’économie turque, les forces productives se sont beaucoup développées et de nombreuses personnes sont passées de la paysannerie au prolétariat, les  rapports de forces entre fractions bourgeoisies ont évolué en faveur de la bourgeoisie de l’est du pays, ce rééquilibrage a profité à de nouvelles forces politique comme l’AKP d’Erdogan. Le débat pour analyser ces problèmes nouveaux sont particulièrement riches dans la gauche révolutionnaire de l’Etat turc. Il lui revient de trouver ses propres réponses.

A l’été 2015, puis à l’été 2016, le régime a passé des seuils dans la répression, en l’étendant à des couches de plus en plus larges de la société, en envoyant l’armée dans les villes kurdes qui avaient voté à gauche, en enfermant d’abord les militant-e-s révolutionnaires, puis les progressistes, les syndicalistes, les féministes, les pacifistes, en révoquant des dizaines de milliers de fonctionnaires, en entrant en Syrie pour y combattre la résistance kurde et ses allié-e-s.

Face à cette situation dramatique, l’urgente nécessité de renforcer la solidarité de classe amènent les organisations à travailler de plus en plus sur une base de front commun, épaules contre épaules. Gageons que cela renforcera les conditions de confiance nécessaires au débat et à l’unification progressive des analyses au sein de la gauche révolutionnaire. Le TKP/ML et le TIKKO sont membres du mouvement révolutionnaire uni des peuples (Halkların Birleşik Devrim Hareketi, HBDH) qui regroupe une douzaine d’organisation armées turques et kurdes. De même le TIKKO combat au Rojava, au côté de la résistance kurde, de ses allié-e-s et d’autres branches armées des partis révolutionnaires de l’Etat turc: MLKP, DHKP-C, MLSPB, DAF et MKP.

Pourquoi fêter le camarade Ibrahim dans l’Etat français en 2017

La question de la résolution des contradictions au sein du peuple est souvent posée de façon souvent plus correcte dans les organisations politique de la diaspora anatolienne que dans les orgas « blanches ». C’est une constatation de longue date qui vaut pour plusieurs organisations politiques qui nous ont souvent apporté plus de solidarité que nous ne pouvions nous même leur en apporter. Nous avons pu noter que les femmes de différentes organisations avaient construit des espaces de non-mixité qui n’étaient pas de simples vitrines des organisations mixtes auxquelles elles étaient rattaché, mais menaient une lutte contre le patriarcat d’où qu’il vienne, y compris des camarades et des alliés. Nous avons pu noter que ces organisations de femmes savaient nouer des solidarités par delà les divergences organisationnelles. Nous apprécions tout particulièrement le travail de l’organisation Yeni Kadın (femme nouvelle), dont une des figures importantes, la docteure Dilay Banu Büyükavci est en prison en Allemagne avec dix autres camarades de la confédération des travaileur-euses turc-que-s en Europe (ATIK). Mais nous saluons aussi d’autres organisations comme l’Union des femmes socialistes (SKB). La solidarité est indivisible.

Tout cela n’est pas tombé du ciel, c’est le fruit d’un combat. Sur la question arménienne par exemple, le parti communiste TKP et les groupes d’extrême-gauche des années 60 ne voyaient qu’une façon de résoudre la contradiction : réduire au silence les enfants des victimes pour protéger le sommeil des enfants des bourreaux. Certes des figures populaires comme Nâzım Hikmet (TKP) et surtout l’écrivain kurde Yasar Kemal (Parti des Travailleurs de Turquie) ont posé des actes courageux pour la reconnaissance du génocide. Mais c’est dans le sillage du camarade Ibrahim et du TKP/ML que des militant-e-s arménien-ne-s vont sortir de l’ombre et lutter sous leur véritable identité, en portant des mots d’ordres spécifiques à la libération arménienne. Certains ont combattu dans le TIKKO, comme Armenak Bakırcıyan, tombé au combat en 1980, d’autres se sont formés dans le parti et sont devenues d’éminentes figures démocratiques comme le journaliste Hrant Dink, assassiné par un fasciste en 2007. Le parti TKP/ML valorise et promeut les aspects progressistes de toutes les cultures de l’Anatolie (y compris celles des populations réputées favorables au régime comme les Azéri-e-s) et en rejette les aspects féodaux, chauvin, racistes.

En tâtonnant, depuis 2013, nous tentons de construire une organisation communiste en lien avec les besoin de l’époque dans l’Etat français. Les fondateurs de la République turque étaient de fervents admirateurs de la République française (que ce soit les bourreaux du peuple arménien, les trois pachas Enver, Talaat et Djemal, ou que ce soit Mustafa Kemal qui leur a succédé). Leur brutalité envers les minorités était justifiée à leurs yeux par la nécessité de reproduire en accéléré le modèle français de formation de l’Etat nation. L’étude des révolutionnaires qui se sont opposés à l’idéologie kémaliste, comme le camarade Ibrahim est un contre-poison contre l’idéologie impérialiste française.

Dans notre précédente organisation, nous luttions d’abord pour arracher la classe ouvrière de l’influence du réformisme et du révisionnisme, et puis nous nous sommes rendu compte que nous ne pouvions pas nous contenter de reconstruire le parti de Thorez et de Duclos.

L’Etat français s’est constitué sur une volonté d’éradication violente des peuples et cultures minoritaires de l’hexagone. La culture de la bourgeoisie parisienne a été considérée comme la seule culture légitime et inculquée aux enfants de toutes les classes et de tous les peuples de l’Etat français. De même que l’histoire de la bourgeoisie parisienne et de ses « ancêtres les gaulois », qui devait transformer les enfants de toutes les classes et de tous les peuples de l’Etat français en chair à canon docile pour l’armée.

Après avoir réalisé avec plus ou moins de succès cette entreprise de lavage de cerveau, la bourgeoisie française a cherché à résoudre ses propres contradictions en envoyant ses prolétaires en surnombre coloniser l’Afrique et l’Asie. Puis en faisant venir de nombreux jeunes prolétaires des campagnes d’Afrique et d’Asie vers la métropole.

La conquête du pouvoir politique de la bourgeoisie parisienne après 1789 a été un évènement historiquement nécessaire, mais il n’y a pas lieu de l’enjoliver comme le font le P « C »F et Mélenchon : Elle a aussi été un moment d’aggravation des conditions d’existence des travailleurs, des peuples minorisés, des femmes, des personnes LGBT, ainsi que de réification maximale de la nature et des animaux (même si c’est dans le bouillonnement d’après 1789 que tous les mouvements de résistances contre ces dominations se sont constitués comme sujets politiques).

Le P « C »F et Mélenchon cherchent également à sauver la figure de De Gaulle en jouant sur un « gaullisme populaire » qui identifie De Gaulle à la lutte contre les USA, à l’indépendance nationale, en enjolivant l’impérialisme français. Quand Mélenchon appelle les Guyanai-se-s « nos chéris, la France en Amérique latine, le symbole de l’universalisme de la culture française », il ment : la Guyane c’est le symbole de la participation de la France au génocide et à l’ethnocide des premières nations d’Amérique (dites amérindiennes), c’est le symbole du remplacement des populations massacrées, par des esclaves Africain-e-s déporté-e-s, le symbole du bagne de Cayenne pour les prolétaires européens « en trop », délinquants par misère. La récente affaire du festival afroféministe Nyansapo nous rappelle comment cette gauche chauvine devient littéralement folle de rage dès lors que les personnes racisées refusent d’être ses « chéri-e-s » pour se constituer en sujet politique autonome.

Nous trouvons des échos à tout cela dans l’œuvre du camarade Ibrahim. En rompant avec le chauvinisme du DKP (tout en assumant les aspects progressistes de ce parti), il nous enseigne de rompre avec le chauvinisme du PCF (en assumant ce que ce parti a fait de grand entre 1920 et 1945).

Nous voulons nous imprégner des aspects progressistes de toutes les cultures minoritaires présentes dans l’Etat français. Cela ne veut pas dire faire la même opération que Mélenchon pour la Guyane (sous prétexte de prouver que la France est métisse, en niant la violence à l’origine de ce « métissage »), nous voulons le droit au divorce, à l’autodétermination pour tous les peuples de l’Etat français, mais cela n’empêche pas que leurs résistances soient une source d’inspiration et une composante de notre héritage.

Disciples de Marx, Lénine et Mao, nous sommes donc aussi héritier-e-s de Jeanne d’Arc (celle là même que Mélenchon traitait de « givrée » la semaine dernière), mais aussi de Kahina, de  Fadhma N’Soumeur, de Djamila Bouhired, de Djamila Boupacha, de la mulâtresse Solitude - famm doubout- et des Amazones du Dahomey.

Héritier-e-s de Toussaint l’Ouverture, d’Abdelkader el Djazaïri, de Abd el Krim el Khattabi et de Samory Touré.

Heritier-e-s  des camisard-e-s, des bonnets rouges, de Matalas (exécuté à Maule dans la Soule en 1661), de Pontkalleg, de Marion Tromel du Faouët, de Pasquale Paoli u babbu di a patria.

Heritier-e-s de la Commune de Paris, de la révolte d’el Mokrani (1871), de la grande révolte kanake (1878).

Heritier-e-s d’Hô Chi Minh, de Frantz Fanon, d’Argala, d’Eloi Machoro, de Serge Sinimalé.

Et, compte tenu du rôle de la diaspora anatolienne dans notre politisation et notre formation, Heritier-e-s d’Ibrahim Kaypakkaya.

 

IBRAHIM KAYPAKKAYA OU LA DEUXIEME NAISSANCE DU COMMUNISME EN ANATOLIE

Rédigé par OC Futur Rouge

Publié dans #kurdistan, #Turquie, #Anti-impérialisme, #International

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