LES KURDES VEULENT L’AUTOGESTION, L’ETAT TURC LEUR REPOND PAR LA GUERRE

Publié le 3 Février 2016

La situation dans le Kurdistan évolue aujourd'hui très vite, parfois de façon inquiétante du côté turc, malgré la résistance héroïque du PKK et de la population, parfois de façon très positive, grâce à la lutte des YPG et des PYD contre Daesh en Iraq et en Syrie.

L'OC-FR s'associe avec la lutte des Kurdes. Nous suivons attentivement les événements dans le Proche Orient, et nous sommes particulièrement solidaire des peuples en lutte contre Daesh. Nous soutenons les initiatives de reconstruction du Rojava, et à Kobâne. Nous soutenons aussi les Kurdes de Turquie qui font face à une répression féroce de l'Etat turc.

Nous appelons à participer massivement à la manifestation du 6 Février à 14H à Paris. L'Etat Français soutient activement l'Etat turc qui collabore avec Daesh et mène la guerre au peuple Kurde. C'est par la lutte et le rapport de force que nous devons affaiblir le soutien français à la Turquie.

Les élections législatives de juin dernier dans l’Etat turc ont été marquées par une poussée du HDP (parti démocratique des peuples) rassemblant la gauche kurde et ses allié-e-s. Avec ses 13% le HDP empêchait le parti AKP du président Erdogan de remporter la majorité absolue. Sur les cinq millions de voix remportées par le HDP on peut estimer qu’un million des voix provenaient d’électeur/trice-s non-kurdes. C’était un échec historique pour le parti au pouvoir AKP (« islamo-conservateur »), et plus largement pour l’ensemble des partis de la bourgeoisie turque qui se sont toujours efforcés de maintenir leur domination en créant au sein du peuple un consensus fondé sur la peur du « séparatisme » kurde.

La gauche kurde commençait à rompre le cordon sanitaire que la bourgeoisie turque avait dressé autour d’elle, en ne se présentant pas comme le parti d’un seul peuple mais s’adressant à l’ensemble de celles et ceux que la bourgeoisie turque exploite et opprime, des communautés LGBTIQ aux religieux/se traditionnalistes. Le HDP a présenté un programme qui n’était nullement révolutionnaire, mais simplement démocratique. Il s’est présenté non seulement comme le parti de la paix, mais aussi le parti des travailleur/euse-s, le parti pro-féministe et contre l’hétéro-patriarcat, le parti de la protection de l'environnement et du respect du droit à la vie de toutes les espèces, le parti de toutes les minorités nationales et religieuses.

Depuis le coup d’état fasciste de 1980, les progressistes de Turquie ont connu des années de massacres et de répressions anticommunistes et antisyndicales et le peuple kurde vingt années de guerre (45 000 mort dans la guerre coloniale au Kurdistan dans les années 80-90). Depuis des années, face à l’exigence croissante de vérité et de justice des victimes et de leur proches, l’Etat a baissé le masque et assumé ouvertement l’impunité structurelle pour les crimes sexistes et racistes, créant un climat favorable à ce qu’elles augmentent encore (5406 femmes tuées par leurs conjoints depuis l’arrivée au pouvoir d’Erdogan, banalisation par le gouvernement des viols et des meurtres de femmes alévies, de personnes LGBTIQ, culpabilisation officielle des victimes etc.).

La croissance économique de ces 20 dernières années a entraîné une augmentation des catastrophes industrielles et autres « accidents du travail » meurtriers dus à la rapacité du patronat (1712 mort-e-s pour la seule année dernière), une destruction accrue de l’environnement et des espèces animales.

Après des années d’aggravation de la violence sociale mais aussi d’augmentation des résistances locales, le HDP a représenté pour les progressistes de Turquie l’espoir d’une démocratisation de la société, l’espoir que les coopératives ouvrières viendraient progressivement à bout du capitalisme sauvage, et que l’autogestion à l’échelle locale viendrait progressivement à bout de l’Etat central, l’espoir de contourner l’affrontement direct avec le pouvoir, de sortir de la logique de la militarisation. Comme si en laissant de côté les mots d’ordre antagoniques de révolution socialiste et d’indépendance du Kurdistan on convaincrait petit à petit la bourgeoisie de se laisser dépouiller de son pouvoir, et l’Etat central d’abandonner ses prérogatives.

Cet espoir s’est nourri du dynamisme des luttes démocratiques, féministes et écologique et des défaites de la gauche armée. Personne ne peut faire aux progressistes de Turquie le reproche d’avoir voulu y croire, certainement pas les communistes de l’Etat français : il n’y a pas une famille progressiste kurde, turque, arménienne ou alévie qui n’ait pas eu un-e ou plusieurs mort-e dans ses rangs depuis le coup d’Etat fasciste de 1980.

Mais la force du plus beau des espoirs ne peut abolir à elle seule la sale brutalité des conditions objectives. L’histoire de la République turque est pleine de massacres, la base matérielle de la bourgeoisie turque est imprégnée de sang, elle a réalisé son accumulation primitive sur les cadavres d’un million et demi d’Arménien-ne-s, elle a maintenu sa domination par une longue suite de coups d’Etats militaires. Comme la République française, fondée sur le massacre des Communard-e-s et le colonialisme, et qui fût pendant longtemps le modèle des dirigeant-e-s turc-que-s, un tel Etat ne peut pas être réformé, mais détruit de fond en comble. La progression historique du HDP en juin a été l’occasion d’une grande fête au Kurdistan, dans tout l’Etat turc et dans l’immigration, mais la fête a rapidement cédé la place à l’horreur. L’Etat turc ne pouvait répondre au surgissement de la vie que par la mort et la terreur.

Punir les Kurdes

Le 20 juillet, un attentat à Suruç (ville où le HDP fait 90%) tue 32 militant-e-s communistes et progressistes qui s’apprêtaient à passer la frontière syrienne pour participer à la reconstruction de la ville kurde de Kobâné. Le 10 octobre, à Ankara, l’attaque-suicide d’une manifestation organisée par le HDP et plusieurs syndicats pour réclamer la paix au Kurdistan fait 102 autres victimes. Dans les deux cas le gouvernement accuse les milices de Daech, qui ne revendiquent pas les attaques (alors qu’habituellement ils le font systématiquement et en tirent gloire). L’enquête est accablante pour les services de sécurité : un des deux kamikazes présumés d’Ankara se trouve être le propre frère du kamikaze de Suruç, leur propre famille avait depuis longtemps averti la police de leur dangerosité et les services de sécurité connaissaient tout de leurs faits et gestes. Qu’importe, pour le Premier ministre Ahmet Davutoglu, dans un "État de droit" comme la Turquie, "nous ne sommes pas autorisés à les arrêter avant qu'ils ne passent à l'acte"(sic). Un légalisme qui n’avait pourtant pas empêché le même Premier ministre d’accuser d’abord, dans les heures qui avaient suivi l’attentat, la gauche kurde d’avoir organisé le massacre de ses propres militant-e-s.

Entre ces deux massacres, relativement médiatisés en France parce qu’attribués à Daesh, d’autres tueries toutes aussi massives ont été passé sous silence par la plupart des médias français, parce que perpétrées par l’armée turque, armée d’un pays ami, membre de l’OTAN, allié privilégié de l’Etat français dans sa politique guerrière au Moyen-Orient. Le massacre de Suruç (et l’exécution de deux officiers turcs notoirement lié à Daesh par la guerilla kurde en guise de représailles) a servi de prétexte au gouvernement turc pour faire semblant de déclarer la guerre à ses ancien-ne-s allié-e-s de Daesh et pour la déclarer en réalité au peuple kurde et à ses organisations. Le Premier ministre Davutoglu l’avouait cyniquement dès la première semaine, il s’agissait de venger l’affront des élections de Juin et permettre la convocation de nouvelles législatives début novembre, dans un climat de terreur. En juillet-août, l’armée commence à bombarder les bases de la guerilla kurde repliées en Irak depuis les années 90 (et les villages qui avaient le malheur de se trouver à proximité). En septembre, les milices de l’AKP s’allient à celles de l’extrême-droite nationaliste pour mettre à sac les locaux du HDP et des syndicats . Cette provocation sert de prétexte au déploiement de l’armée dans les villes où le HDP a fait le plus de voix. A Cizre et à Bismil en septembre, à Silvan en novembre, puis de nouveau à Cizre, à Silopi et à Sur depuis décembre, l’armée décrète des couvre-feux, tue des militant-e-s (comme les femmes militantes Sêvê Demir, Pakize Nayır et Fatma Uyar, tuées à Silopi le 5 janvier) mais aussi des civil-e-s choisi-e-s à l’aveugle, empêche la population d’enterrer ses mort-e-s…

Face à la brutalité étatique, la colère de la jeunesse kurde se développe en un flot impétueux que les cadres de la gauche peinent à canaliser, eux qui se voulaient depuis des années les porteurs d’un projet de paix négociée, projet désormais noyé dans le sang. Il semble que le gouvernement, comme les sionistes en Palestine, soit près à assumer jusqu’au bout cette confrontation avec une jeunesse radicalisée, en liquidant en priorité toutes celles et tous ceux ce qui pourrait jouer un rôle de médiation comme le bâtonnier de Diyarbakır, Tahir Elçi assassiné par la police en novembre . Ou comme le co-président du HDP Selahattin Demirtaş, menacé de 24 ans de prison pour avoir affirmé que des « Etats indépendants au Kurdistan » étaient en train d’émerger du conflit. La jeunesse des villes se dote de plus en plus de leur propres structures d’autodéfense et d’autogestion, l’histoire dira si, en refusant toute négociation et en faisant le pari de l’épreuve de force, Erdogan parviendra à isoler et à fractionner la lutte kurde, où s’il est comme l’idiot qui a soulevé une pierre pour se la faire retomber sur le pied.

Des délires complotistes pour justifier le massacre

À son arrivée au pouvoir en 2003, Erdogan avait reconnu la spécificité kurde et promis d’engager des négociations. Il faut dire qu’il représentait une fraction ascendante de la bourgeoisie turque (les Tigres d’Anatolie, représentant entre autre le secteur des BTP), contre une fraction déclinante, née de la spoliation des biens arméniens, liée à l’armée et à la mafia et personnellement intéressée à la perpétuation d’une « sale guerre » au Kurdistan (qui faisait tourner les trafics d’armes et de drogue). Le leader « islamo-conservateur » se présentait alors comme le représentant des classes moyennes conservatrices de la partie orientale du pays contre les « élites » stambouliotes occidentalisées. Il visait ainsi les deux partis qui servaient jusque là de prête-nom à l’armée entre deux coups d’Etat : le CHP (« centre-gauche ») et le MHP (extrême-droite). Le singulier « universalisme à la française » qui servait d’idéologie à ces politicien-ne-s traditionnel-le-s n’avait pas empêché les 45 000 mort-e-s de la guerre au Kurdistan (c’est pour ça qu’il est « à la française » : c’est un universalisme de guerre coloniale). Au Kurdistan de Turquie beaucoup espéraient alors qu’en rompant avec les délires assimilationnistes qui faisait des Kurdes de simples « Turc-que-s des montagnes » à civiliser, Erdogan ouvrait la voie à des négociations de nation à nation.

Aujourd’hui, Erdogan a abandonné la vieille résidence présidentielle pour un palais des mille-et-une nuit à 350 millions de dollars, construit par ses amis des BTP et matérialisant ses ambitions « néo-ottomanes ». Il se veut pourtant toujours la voix de la majorité silencieuse de l’Anatolie profonde contre les élites cosmopolites. Et il reconnait plus que jamais la spécificité kurde : d’ailleurs il traite ses propres concitoyen-ne-s kurdes comme des ennemis, et les contradictions sociales comme une guerre, en envoyant les tanks. En évoquant le HDP, le parti qui représente 13% de ses concitoyen-ne-s il le présente comme un corps étranger à la nation : « Avant les élections du 7 juin, ils ont commencé à dire qu'ils étaient un 'parti de Turquie" et on se rend compte qu'il n'en est rien. Ce n'est pas en jouant du saz ou en faisant un tour à Nisantasi (quartier chic d'Istanbul) qu'on devient parti de Turquie » (discours du 28 décembre). Chacun reconnaîtra dans les habitant-e-s de Nisantasi, la figure familière des « bobos bien pensant-e-s qui n’aiment pas assez leur pays ». D’ailleurs, il affirme son « mépris » pour les 1200 universitaires signataires la semaine dernière d’une simple pétition pour la paix et l’arrêt des massacres au Kurdistan. Il les a qualifié-e-s de « traîtres » et de « complices des terroristes » qui « crachent leur haine sur les valeurs et l'histoire de ce pays ». « Vous pouvez taper tant que vous voulez : l'ère de la "vieille Turquie", quand tout un pays était dirigé par une poignée de soi-disant intellectuels, est révolue » (discours du 20 janvier). En période de guerre, « Expliquer c’est déjà vouloir excuser » comme le disait tout récemment un Premier ministre français. L’unité nationale, c’est comme le poisson : ça pourrit par la tête. Traqué-e-s par la police, (une vingtaine ont été placé-e-s en garde à vue), les 1200 universitaires pacifistes sont désormais traduit-e-s en justice par le même gouvernement qui appelle leurs étudiant-e-s à boycotter leurs cours. Dans cet Etat d’exception, chaque jour est une journée particulière.

Dans cette propagande, le HDP cesse d’être l’expression politique de contradictions sociales réelles pour devenir un corps étranger à la nation. Il ne peut donc qu’être l’instrument de puissances étrangères hostiles. L’impérialisme russe est aujourd’hui l’ennemi n°1 de l’Etat turc. En soutenant le régime de Bachar El-Assad, l’armée russe s’oppose au démembrement de la Syrie par les milices réactionnaires, soutenues depuis 2011 par Ankara. Pour Erdogan, le dirigeant HDP Demirtaş n’a parlé de l’émergence d’ « Etats indépendants au Kurdistan » que pour faire plaisir à Poutine « Après sa visite en Russie, sans doute sous l'influence de ce qu'on lui a soufflé à l'oreille, ce co-président a divagué. C'est très clairement une provocation claire, une trahison » (discours du 28 décembre). En réalité, l’Impérialisme russe, s’il ne perd pas une occasion de dénoncer la répression de l’Etat turc au Kurdistan se refuse également à soutenir toute velléité d’indépendance pour ne pas gêner ses alliés iranien et syrien, confrontés à une gauche kurde liée à celle de Turquie. Mais la réalité n’intéresse plus Erdogan.

Comparaison n’est pas raison, mais il y a un précédent dans l’histoire turque : les Arménien-ne-s furent exterminé-e-s au début de la première guerre mondiale parce qu’ils/elles étaient censé-e-s être un élément pathogène et la cinquième colonne de la Russie tsariste. Alors qu’autour de la Syrie les tensions peuvent à tout moment dégénérer en conflit mondial, on ne peut qu’y penser. Le 31 décembre dernier Erdogan de retour d’Arabie Saoudite, prônait un rapprochement avec Israël pour compenser la rupture des relations économique avec la Russie. Il se vantait en même temps d’avoir « éliminé 3000 terroristes » en un an et annonçait qu’il s’était trouvé un nouveau maître à penser : « Dans un système unitaire (comme la Turquie) un système présidentiel peut parfaitement exister. Il y a actuellement des exemples dans le monde et aussi des exemples dans l'histoire. Vous en verrez l'exemple dans l'Allemagne d'Hitler » (conférence de presse du 31 décembre).

Erdogan cherche manifestement à créer une emprise autour de son électorat, en le maintenant dans un état de sidération où il se pose comme recours face à une situation de guerre qu’il a lui-même provoquée. Il fait taire toutes les voix discordantes qu’il accuse de complicité avec le « terrorisme ». De plus en plus de secteurs de la bourgeoisie turque s’inquiètent de cette fuite en avant, et appellent de leurs vœux un coup d’Etat.

Et l’impérialisme français dans tout ça ? Erdogan est son allié depuis 2011 dans sa guerre secrète contre l’Etat syrien, aux côtés de l’Arabie Saoudite et des autres pétro-monarchies. Cela explique qu’on lui envoie des milliards qui serviront à semer la mort et la destruction, puis qu’au nom de l’Europe on lui envoie d’autres milliards pour qu’il bloque les réfugié-e-s qu’il aura contribué à créer. Une collaboration fructueuse entre criminels, qui nécessite de savoir fermer les yeux comme lors de l’assassinat par les services secrets turc de trois militantes kurdes, Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Söylemez, en plein Paris, le 9 janvier 2013. L'Etat français utilise l'Etat d'urgence pour réduire les Kurdes au silence et interdire sur les massacres en Turquie comme à Lyon les 18 décembre et 23 janvier derniers.

AUTODEFENSE ET LIBERATION POUR LES POPULATIONS DU KURDISTAN !

ARMEE TURQUE HORS DU KURDISTAN !

LA LUTTE CONTRE L’ETAT TURC PASSE PAR LA LUTTE CONTRE L’IMPERIALISME FRANÇAIS !

Rédigé par OC Futur Rouge

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