Occupation du cara : point de vue d'une organisation présente depuis deux ans dans la lutte

Publié le 21 Octobre 2015

Depuis le mois de septembre, le Foyer CARA à Saint-Ouen est l'objet d'une « réquisition » par le DAL. Nos militant-e-s sont présent-e-s depuis deux ans et quelques au foyer CARA. Nous avons mis longtemps à nous exprimer sur le sujet, car les dernières semaines ont été assez tendues.
 
 
Un foyer avec une longue tradition de lutte
 
Les résident-e-s étaient encore une trentaine à y vivre, regroupés de force depuis quelques mois sur les 4 premiers étages, dans des conditions de déménagement en urgence et sans ascenseurs.
 
 
Les résident-e-s se sont battus contre la volonté de vider le foyer sans relogement de la mairie Front de Gauche à partir du mois de janvier 214. Manifestations, fêtes, réunions avec la mairie ont eu lieu pendant tout le printemps.
 
La visibilité était facilitée par la présence et l'habitude d'organiser des activités au foyer pour militant-e-s maoïstes, trotskistes (même si des tas d'autres militant-e-s de diverses nations et peuples vivaient au foyer et y avaient des activités eux aussi).
 
La lutte a amené un afflux d'activités militantes au foyer, notamment féministes. Le groupe Femmes en Luttes 93, par exemple, y a organisé des actvités, notamment une soirée de soutien aux femmes sans papiers de la CSP93.
 
 
Puis après le changement de municipalité passée à droite, les résident-e-s ont continué à se battre, avec moins de visibilité passé l'effet de mode exotisant.
 
Le maire, président de l'association CARA, a laissé pourrir la situation. Comme les lieux continuaient à se vider, les entrées d'argent se faisaient de plus en plus maigres pour continuer à payer le personnel. Au mois de janvier, celui-ci n'a plus pu être payé et est entré en grève. Suite à la vacance du gardiennage, de nouveaux voisins ont fait leur apparition.
 
100 à 150 personnes devaient alors occuper le foyer.
 
L'OPHLM, propriétaire, a mis en place des vigiles qui ont progressivement empêché ces nouveaux arrivés de rentrer chez eux, ainsi que nos voisin-e-s qui vivaient au foyer hébergés par des frères, petits amis ou petites amies et versaient un loyer en liquide. L'interdiction des visites, prétendument suite à un arrêté municipal jamais publié ou à une modification du règlement jamais voté, a entraîné de nombreuses expulsions.
 
 
Nous nous sommes battus tout le prinptemps contre ces expulsions avec les résident-e-s et les occupant-e-s. Le DAL était solidaire mais les résident-e-s étaient en première ligne.
 
Nous nous sommes organisé-e-s avec une partie des expulsé-e-s.
 
C'est pour cela que les résident-e-s ont naturellement appuyé l'occupation du foyer CARA. C'est logique que cette tour se remplisse. Avec ou sans association, à la moindre brèche dans le gardiennage, elle se remplit. Soutenir ou non les mal-logé-e-s, la plupart des résident-e-s ont fait leur choix il y a longtemps déjà.
 
Les choses ont continué à se dégrader suite aux expulsions de cet hiver pour les résident-e-s et ils se sont battus.
 
Lorsqu'on a menacé de leur couper le courant. Lorsqu'on leur a volé les portes coupes feu. Lorsqu'on leur a coupé l'eau. Un résident s'est battu pour empêcher l'OPHLM de murer les derniers étages et permis ensuite l'occupation.
 
 
Les résident-e-s ont toujours été en première ligne, dans l'isolement. L'intérêt du monde militant pour notre situation s'est effrité ces derniers mois. Les militant-e-s blanc-he-s de la tour sont partis pour leur plus grande part. Et puis, impossible maintenant de réserver des salles au foyer (c'est « quand même devenu un peu trop ghetto » pour y faire des meetings). Bref, cette lutte a eu lieu ces derniers mois en non mixité, où des mal-logés racisés se heurtaient à une mairie, un office HLM raciste, la dimension anti-raciste du combat mené par les résident-e-s saute aux yeux.
 
Et là … le DAL arrive...
 
Nous ne savons pas comment le DAL a présenté les résident-e-s aux mal logés venus occuper la tour. La plupart ne savaient pas qu'il y avait des habitant-e-s et rien n'a été fait pour préparer le travail commun qui pourtant semblait une nécessité, de même que prendre en compte la récente descente forcée des résident-e-s et les modes d'organisation qu'ils et elles se sont donnés pour résister.
 
 
Au contraire, consignes ont été données de chasser les résident-e-s venu-e-s récupérer des affaires abandonnées dans les étages supérieures (affaires qui ont toutes été jetées) et de leur interdire l'accès aux étages supérieurs du foyer. « On est 150, que vous le vouliez ou non, on allait rentrer, maintenant, on occupe les 10 étages supérieurs de la tour et vous n'avez pas votre mot à dire », voilà le message du DAL aux résident-e-s.
 
 
Alors que les résident-e-s ont ouvert les bras à l'occupation de la tour et se sont battus durant deux jours contre les vigiles et la police, ils et elles se sont heurtés au mépris. « Vous n'êtes pas très bien organisés ici », répond leur "chef" à  des questions sur le mode de répartition des chambres et les négociations avec la préfecture...
 
Racisme et autoritarisme
 
Nous avons laissé avec joie et prêt-e-s à se battre entrer des mal-logé-e-s mais nous nous sommes retrouvé-e-s face à une organisation raciste et autoritariste.
 
Une organisation raciste, qui, dès le premier jour de l'occupation de la tour, déclarait que la mairie de Paris en faisait trop pour les migrant-e-s sur France Inter. Voici quelques exemples d'attitudes racistes  :
- Leur "chef", qui passe, royal, à côté d'un résident bloqué par un vigile, sans lui jeter un regard, pour rentrer dans le foyer.
- Un repas organisé dans l'ancien appartement de notre camarade où des femmes africaines préparent et servent le repas à des blancs et où l'on applaudit « les fatous ».
- Des femmes africaines qui baissent les yeux et disent « c'est le chef » en parlant d'un de leur militants.
- Cette vidéo parle d'elle-même.
- La mise en place de vigiles un soir pour "lutter contre les pratiques de sous location". Les résident-e-s  sont toujours soupçonnés de pratiques mafieuses.
Quand bien même ils sont en train d'aider un voisin à démenager quelques affaires, on les prend en photo, parce que c'est une "preuve".
De la part d'une organisation qui dégage plusieurs salaires la leçon ne passe pas. 
D'autre part, payer des vigiles noirs pour surveiller des noirs, c'est révélateur. C'est de toute façon une tactique coloniale classique que de chercher à semer la division, que d'utiliser des racisé-e-s contre les autres. Cela permet aux dirigeant-e-s de sous traiter la surveillance, de dormir tranquille et d'éviter de se faire virer pour continuer de se la mettre bien et de manger mieux que tout le monde au cinquième étage en se faisant servir par des mal logé-e-s.
 
Quiconque ose poser des questions se mange coup de pression, rumeur sexiste, proposition de rejoindre le dal comme tentative de corruption... même pas la peine de leur demander d'héberger les expulsé-e-s du foyer ils n'en ont "rien à foutre c'est trop tard vous avez été expulsés" à 10 en haut des escaliers.
 
Les nuits ne sont pas tranquilles au CARA.
 
Après l'expulsion du campement de république, celes et ceux qui n'ont pas été relogé-e-s sont venu-e-s au CARA. Ce n'est pas le problème, c'est que pour leur trouver des chambres, des militants du DAL ont brisé la porte de chambres DEJA occupées, c'est en expulsant des personnes qu'on lutte pour le droit au logement ?
 
Contre le mot d'ordre de réquisition de la Tour
 
Les résident-e-s ont rejeté le mot d'ordre de réquisition. Ce mot d'ordre ne leur paraissait pas porteur d'unité avec les résident-e-s qui ne vont pas se battre pour réquisitionner un endroit où ils vivent déjà depuis de nombreuses années.
 
Et puis, tout de même, il faut se rendre à l'évidence. Le foyer CARA est la seule tour trentenaire qui tient au beau milieu de grues qui font sortir de terre bureaux, immeubles de logement neufs, sortie de ligne 14.
 
 
Les promoteurs immobiliers et les entreprises comme Vinci s'en donnent à cœur joie à Saint Ouen pour construire des immeubles de bureaux qui resteront vides, des appartements pour une population de cadres, un métro pour que les cadres puissent être en deux temps trois mouvements au cœur de Paris.
 
Et vous savez quoi ? L'Etat et les institutions (région, départements, municipalités, précédente et actuelle, préfecture) sont là pour assurer ces marchés. Ils accompagnent cette offensive dans la proche banlieue parisienne par des modifications institutionnelles (Grand Paris). Justice et police expulsent en masse. Les flics sont très présent-e-s à Saint-Ouen.
 
Aller demander à la préfecture de réquisitionner la tour dont la résistance des résident-e-s et du personnel a fait louper à Vinci un marché et dont la présence fait chuter le prix de l'immobilier, c'est ou être naïf ou mentir sur ses objectifs.
 
Bien entendu, il y a besoin d'une main d'oeuvre qui puisse se reposer. Quand les patron-ne-s ont besoin d'importer de la main d'oeuvre, l'Etat construit des HLM. Mais dans un contexte de crise, toute une partie de la main d'oeuvre est surnuméraire et ses conditions de vie n'intéressent plus l'Etat.
 
Porter des illusions quant à la neutralité de l'Etat vis à vis des mal-logés, c'est mettre en danger leur capacité d'autodéfense.
 
Des négociations secrètes avec la préfecture
 
Publiquement, a été expliqué que les négociations porteraient sur l'ensemble des habitant-e-s du CARA. Puis alors qu'une de nos militantes demandaient comment les résident-e-s non adhérent-e-s au DAL auraient accès à ces négociations, elle s'est vue répondre que les négociations ne concernaient pas les résident-e-s mais la question de l'hébergement dont est responsable la préfecture de région. Cette explication a été redonnée en AG, puis des bruits de couloirs ont été répandu comme quoi ces négociations n'avaient jamais eu lieu.
 

Cette association a envahi le foyer pour avoir un point d'appui pour entrer en négociation avec la préfecture car le campement de République ne suffisait pas. Mal-logé-e-s parisien-ne-s et audonien-ne-s ont été entraîné-e-s vers la tour dans cet objectif.

 
Foyer auto-géré, le mot d'ordre porté par les résident-e-s
 
Les résident-e-s ont eu le temps d'élaborer des mots d'ordre correspondant à leur analyse de la situation les mois précédents. Le mot d'ordre – ambitieux – de foyer autogéré. C'est la transmission d'expériences de lutte (celle des Sorins à Montreuil par exemple), qui a permis à ce mot d'ordre d'émerger.
 
Rester chez nous, s'organiser, pour avoir les moyens de peser face à l'Etat, voilà ce qui est proposé depuis des mois par les résident-e-s du foyer CARA.
 
Les violences commises par les sbires de l'OPHLM ont réprimé les tentatives de réaliser ce mot d'ordre.
 
Pas besoin de bouclier, nous sommes notre propre bouclier
 
Les résident-e-s du CARA n'ont jamais eu de collectif de soutien autour d'eux et elles. Ils et elles ont toujours oeuvré en non mixité de mal-logé-e-s. "La place des militants qui ont un appartement, c'est en soutien, pas dans notre tour", rappelait un résident. De notre part, il s'agit d'une volonté politique. Nous n'avions pas envie de reproduire des exemples autour de nous où un collectif de soutien majoritairement petit-bourgeois, blanc, bien logé, se permet de prendre des décisions en lieu et en place des mal-logés.
 
De toute façon, jusqu'à récemment, il n'a pas été trop difficile de repousser des modes de soutien qui ne nous convenaient pas.
 
En effet, tout l'hiver et au printemps, lorsque nous nous battions contre les expulsions, quand tous les soirs des migrant-e-s tentaient de conserver un toit le reefugee welcome n'était pas à la mode, les soutiens ne venaient qu'au compte goutte.
 
Quand des noir-e-s se battent contre des vigiles privés, les militant-e-s ne s'intéressent pas à cette lutte, ne la qualifient même pas de lutte. Ils disent que tout est déjà perdu et que ça ne sert à rien de s'accrocher, qu'il faut être quand même un peu taré. Ils/elles traitent celles et ceux qui se battent contre les expulsions de mafieux/euses.
 
Mais quand le DAL débarque au foyer, soudain, les communiqués de soutien pleuvent. Réquisitionner la tour c'est super.
 
Les seules luttes reconnues, ce sont celles qui sont encadrées par des militant-e-s blanch-e-s. Logique raciste. Logique qui oublie que les opprimé-e-s sont les principaux acteurs de leur lutte.
 
Les organisations s'intéressent en particulier aux luttes qui mobilisent des réseaux militants et journalistiques et universitaires, à ce qui est déjà visible et pourra leur apporter de la visiblité. Logique politicienne plutôt que militante.
 
Les résident-e-s ont en assemblée générale repoussé un collectif de soutien.
Les bonnes âmes charitables, ils n'en veulent pas. 
De la récupération politique non plus. « Nos vies ne sont pas à récupérer politiquement ». Quant à l'importance du soutien, ils et elles le minimisent. « Nous n'avons pas besoin de bouclier, nous sommes notre propre bouclier ».
 
Les militant-e-s parlent beaucoup de jeunes de quartiers, parlent beaucoup des luttes qui s'y mènent. Force est de constater que face à ces luttes, le mépris raciste et classiste reste de mise.
 
Nous mêmes trouvons que la lutte à laquelle nous participons développe davantage de forces et nous apprend davantage que des colloques universitaires.
 
Nous sommes prêt-e-s à participer à la gestion collective du lieu. Ce lieu n'est pas « trop grand » pour nous. Nous nous y sommes déjà battus dans des conditions beaucoup plus mauvaises. Nous ne revendiquons pas la direction de la lutte. Nous préférons renforcer et épauler celles et ceux qui vont permettre de réaliser le mot d'ordre d'autogestion du foyer CARA.
 
 
Autogestion du foyer CARA !
Pas besoin de direction blanche aux luttes des noir-e-s, des rroms et des arabes!
Vive la lutte des mal-logé-e-s, à bas les pratiques racistes et autoritaristes !
Occupation du cara : point de vue d'une organisation présente depuis deux ans dans la lutte
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Rédigé par OC Futur Rouge

Publié dans #logement, #Paris

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