Hommage à Arsène Tchakarian

Publié le 13 Août 2018

Le résistant antifasciste Arsène Tchakarian vient de nous quitter à 101 ans. Il était le dernier survivant du groupe parisien des Francs-Tireurs et Partisans-Main d’Œuvre Immigrée (FTP-MOI) dirigé par Missak Manouchian, le dernier compagnon d’arme de Marcel Rayman, de Thomas Elek et des autres martyrs de « l’Affiche rouge » tombés le 21 février 1944 sous les balles nazies. Après avoir mené à leurs côtés la guérilla urbaine il a échappé à la nasse dans laquelle la police française avait piégé ses camarades. Il a terminé la guerre en participant à des maquis ruraux en Gironde puis dans le Loiret et a participé à la destruction du camp d’aviation allemand de Merignac et à la libération de Montargis.

De ses nombreux faits d’armes, il disait : « Nous n'étions pas des héros. Il ne faut pas croire que nous n'avions pas peur. Nous avons résisté parce que nous en avions la possibilité : pas de famille, pas de travail. Et parce que nous aimions la France. Elle nous avait adoptés. ». En réalité, s’il a pu se sentir adopté par la classe ouvrière de France, l’Etat français ne lui a accordé la nationalité française qu’en 1958. Comme beaucoup de combattan-te-s de son groupe, il était apatride au moment de la résistance.

Né en 1917 dans une famille de survivant-e-s du génocide arménien, Arsène Tchakarian était un ouvrier-tailleur, militant de base de la CGT, du PCF et des organisations de solidarité arménienne. Il est resté fidèle à ses engagements après la guerre et jusqu’au bout de sa vie. Après avoir pris sa retraite, il est devenu le témoin infatigable de la mémoire de ses camarades auprès des jeunes des collèges et des lycées. A ce titre, il a contribué à dénoncer les calomnies anticommunistes forgées par l’ « historien » Stéphane Courtois, à propos de l’arrestation du groupe Manouchian. 

Courtois, en se fondant sur le « témoignage » d’un communiste repenti (dénoncé par Arsène Tchakarian comme le véritable traître) a cru bon d’affirmer que le groupe Manouchian avait été lâché par le parti communiste et abandonné à ses bourreaux. Ce mensonge, dont l’ineptie a été démontré depuis par tou-te-s les historien-ne-s un peu honnêtes, quelque soient leurs convictions,  qui se sont penché sur le sujet (et notamment par Denis Peschanski, macroniste bon teint dans le civil), a pourtant fait l’objet d’un documentaire (mieux vaudrait ici parler de documenteur) encore diffusé aujourd’hui par les médias bourgeois.

Evidemment, certain-e-s gauchistes, bien content-e-s de trouver un argument supplémentaire pour dénoncer les trahisons ultérieures du PCF, ont relayé les mensonges de Courtois. Ils/elles se sont fait ainsi les idiot-e-s utiles des puissances d’argent qui n’ont jamais lésiné sur la dépense pour financer les « recherches » de Courtois, notamment l’UIMM, la plus puissante des branches du MEDEF, héritière du comité des forges bien connu pour sa fructueuse collaboration avec les nazis. Le dernier combat de l’ouvrier-tailleur Tchakarian contre les assassins de la mémoire était donc bien inégal. 

Tout ce qu’on peut éventuellement reprocher au PCF de 1943, c’est d’avoir fait preuve d’imprudence et d’activisme, négligeant les règles de la guérilla urbaine en exposant trop longtemps des combattant-e-s dont la traque avait déjà commencé. Mais c’est trop facile de poser un jugement a posteriori sur des décisions prises dans des conditions extrêmes. Ni les tortionnaires, ni les faux-témoins ne sont parvenus à  détacher les combattant-e-s de l’Affiche rouge de leur Parti.

En revanche, après la libération, le PCF s’est détaché de l’idéal révolutionnaire pour lequel Manouchian et ses camarades étaient tombé-e-s, pour lui substituer « la voie pacifique au socialisme », le « socialisme au couleur de la France », une « politique de grandeur française » et autres illusions et trahisons réformistes. Les martyr-e-s de la résistance ont été mobilisé-e-s sous la bannière bleu-blanc-rouge pour faire oublier les véritables motifs qu’ils/elles donnaient alors à leurs actions : le combat antifasciste de classe et l’internationalisme prolétarien. Même la lutte armée qu’ils/elles avaient mené et qui avait porté des coups importants à l’armée allemande est passée à l’arrière plan car le PCF préférait concentrer ses hommages sur leur seul héroïsme face aux bourreaux (comme dans le célèbre poème L’affiche rouge). Le PCF a voulu que les survivant-e-s portent avant tout cette histoire là. C’est pour cela que Macron, ce fondé d’affaire du grand capital, ce traqueur d’immigré-e-s, se sent obligé d’exprimer ses condoléances pour la mort d’Arsène Tchakarian, que ses prédécesseurs avaient fait officier puis commandeur de la légion d’honneur. Il n’a d’ailleurs pas remis en cause cette réinterprétation patriotique de son combat. Nous le regrettons mais c’est ainsi.

Missak Manouchian disait que ce qui importait dans une vie, ce n’était pas sa durée mais l’usage qu’on en faisait. Arsène Tchakarian a survécu 74 ans à ses camarades et au combat qu’ils/elles avaient mené ensemble. Il a consacré ces années à leur souvenir, et a choisi de rester fidèle à ce qu’était devenu son Parti, comme d’autres résistant-e-s de valeur. Ce choix fait partie de son identité, et nous devons le respecter comme tel, même si nous ne le partageons pas. Contrairement à ce qui s’est passé en Inde ou en Anatolie, les tentatives de reconstruire un parti communiste révolutionnaire en France ont échoué, du fait de l’influence néfaste du gauchisme petit-bourgeois. La crainte, en sortant du PCF même « par la gauche » de sombrer dans l’isolement et finalement dans le reniement (comme l’avait fait celui qu’il considérait comme le traître qui avait vendu ses camarades) a pu le conforter dans l’idée que le choix de rester était le moins mauvais, le moins déshonorant. 

En ce mois d’août 2018, nous n’oublions pas qu’il y a un an tombait un autre combattant communiste arménien, d’une autre génération, celle du maoïsme et des luttes armées de décolonisation, de la rupture avec les vieux partis communistes et de l’abandon des illusions réformistes. Issu comme Arsène Tchakarian et Missak Manouchian d’une famille disloquée par le génocide de 1915, Nubar Ozanyan a su relever le drapeau rouge de ses aînés et il a su le mener plus loin, sur d’autres champs de bataille. Il a ainsi incarné une rupture plus radicale avec le capitalisme et aucun gouvernement bourgeois n’a cherché à la récupérer ou à lui rendre hommage. 

Arsène et Missak ont combattu l’occupation nazie à Paris avec leurs camarades venu-e-s d’Espagne, d’Italie et des minorités nationales juives d’Europe de l’Est. Nubar a combattu pour la libération avec les peuples d’Anatolie, de Palestine, du Karabagh et du Rojava. Arsène et Missak étaient des révolutionnaires de l’époque de Lénine et de Staline, Nubar était un révolutionnaire de l’époque de Mao Zedong. Tous trois ont lutté les armes à la main pour l’internationalisme prolétarien et cela a donné sens et valeur à leur vie. 

 

HONNEUR AUX COMBATTANT-E-S DU GROUPE MANOUCHIAN

LES HEROS ET LES HEROÏNES DU PEUPLE SONT IMMORTEL-LE-S

Hommage à Arsène Tchakarian

Rédigé par OC Futur Rouge

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